par l'abbé Gad Aïna
Frères et sœurs dans le Christ,
Le mot qui m’est venu à l’esprit après la lecture des textes de ce dimanche est le mot subversion. La subversion, vous le savez, est un bouleversement. Si donc à la fin de mon propos vous ne sortez pas bouleversés par cette célébration, soit vous n’avez pas écouté la Parole de Dieu, soit vous ne vous êtes pas éveillés à mon propos. En effet la liturgie de ce jour bouleverse, renverse l’ordre de nos pensées si humaines, brise et détruit l’ordre établi et institutionnel de nos sociétés.
Dans la première lecture, le prophète Sophonie utilise l’image du peuple d’Israël dépouillé par la conquête assyrienne, pour lui exprimer que là se trouve sa véritable identité, sa vraie valeur. Commençons par la valeur. La valeur du peuple vient de son humiliation devant Dieu. Maintenant qu’il ne possède rien, maintenant qu’il manque de tout, le Seigneur est son refuge et le peuple sera à l’abri de la colère et du jugement de Dieu. De plus, Dieu accepte cette petite communauté de personnes qui le servent, qui recherchent encore plus l’humilité, la justice et l’accomplissement de sa volonté. Dieu en effet les établit comme sa prédilection, son choix qu’il laissera subsister pour toujours.
Subversion, car l’argent, la possession et la réussite sociale ne sont plus les signes de la bénédiction de Dieu. Être pauvre et humilié constitue plutôt le signe de l’état que Dieu recherche en nous. Manquer de tout devient la condition nécessaire pour chercher Dieu. Quand celui-ci adoube un peuple humble et chétif, il exprime que le sentiment de l'impuissance à s’auto-valoriser, l’incapacité à faire le bien par soi-même et le besoin de la grâce divine pour le salut, sont la source de la confiance en Dieu et de l’ouverture à sa grâce. Ce n’est pas parce que je suis fort, riche, savant ou que je possède un positionnement dans la société que je suis capable de Dieu. C’est l’inverse !
La subversion, dans la deuxième lecture, vient de cette attitude de Dieu que j’avais évoquée dans l’une de mes homélies : le mauvais casting. Dieu, dit Saint Paul, choisit ce qu’il y a de fou, de faible, de modeste, de méprisé dans le monde. Regardez le casting de Dieu, il n’est pas bon. Dieu fait de ceux-là des forts pour confondre, combattre, détruire ce qui est sage, fort et puissant. C’est subversif, car à nos yeux, ceux qui ne sont rien, qui n’ont rien, ne peuvent rien. Dans nos vues humaines ceux qui sont simples, incultes, pauvres, faibles se laissent écraser. Ils ne peuvent être heureux. Mais Paul affirme que la sagesse, la richesse, la force, la justice, la rédemption, la sanctification, la puissance de toutes ces personnes-là c’est le Christ ! Ils n’ont rien, ne sont rien mais ils ont le Christ et se remettent à lui qui est tout et possède tout. Comme dans la première lecture, Dieu ne choisit pas seulement les humbles, les faibles, il fait aussi d’eux son peuple et le signe de sa présence. Il fait de ce reste, l’instrument de sa puissance contre les puissants, de sa force et de sa sagesse contre les grands et les forces de ce monde. Si nous ne devenons pas argile et terre, si nous sommes déjà des vases et non de la vase, Dieu ne peut nous transformer en instruments de son génie, en apparats de sa gloire ! La véritable valeur n’est pas d’être quelqu’un de connu, de savant, de riche, de puissant suivant les critères de ce monde, la véritable valeur c’est de se laisser manipuler par Dieu, être transformé par lui, agir sous l’action de sa grâce, selon ses règles et à sa suite pour être l’instrument de sa gloire et de sa puissance.
Ce renversement de valeurs est évident dans les béatitudes : c’est le bonheur à l’envers. Les pauvres, les faibles, les persécutés et les assoiffés de justice, de paix, les doux, les miséricordieux, les accusés à tort sont heureux. C’est subversif. Cette subversion est voulue et orchestrée par Dieu pour nous. Et sa dynamique est double : le bonheur en question est une promesse. Ce que l’on possède quand on est pauvre de Dieu est à venir. On ne le possède pas encore, même si on en éprouve la promesse. Ensuite, la subversion se renforce, car ce que je possède, Jésus me demande de l’obtenir en le construisant, sans quoi je ne l’aurai pas.
Dieu ne renverse pas seulement nos valeurs de possession, d’argent, de savoir et de pouvoir, il nous demande surtout de quitter ces valeurs pour être pauvres selon lui, afin qu’il fasse de nous les instruments de sa gloire et de sa puissance. Dieu ne ruine pas seulement nos préjugés de supériorité, de valeur, il en fait un masque d’illusion dont nous nous revêtons pour faire semblant d’être important ou à l’abri. Dieu ne casse pas seulement une culture dans laquelle le calcul, la prévision, l’accumulation sont essentielles, il détruit la cause de la violence, des divisions sociales. Dieu ne brise pas seulement les bulles que nous construisons pour nous conforter, nos bonheurs apaisants, il pose la brûlante question : et si tu perdais tout, ton bonheur serait-il moi, ton Seigneur ? Nous pouvons la reposer autrement : est-ce après ce que je trouve essentiel à mon bonheur que je recherche la béatitude ou le bonheur de Dieu, ou plutôt que j’accepte à la base le choix de Dieu sur moi ; j’accepte de me mettre en route et de construire dès maintenant le bonheur voulu par Dieu pour moi.
Dieu ne veut pas un bonheur facile, un bonheur basé sur des biens terrestres. Il ne veut pas un bonheur de pacotille, il veut un bonheur décentré de nous et éloigné de catégories humaines parcellaires et mortifères. Dieu veut un bonheur gratuit et uniquement centré sur lui. Je pense humblement que nous n’avons pas la force de cette subversion, de ce bouleversement. Nous pouvons affirmer à nous-mêmes que nous n’avons pas le caractère de cette révolution.
Alors, demandons-en la grâce ! Alors, commençons à travailler sur nous-mêmes ! Alors, mettons-nous en marche ! Alors, recherchons et travaillons à rejoindre progressivement le bonheur selon Dieu ! Subversion. Devenons ces subversifs au service de Dieu !