par l'abbé Gad Aïna
Chers frères et sœurs dans le Christ,
Nous avons commencé notre cheminement vers Pâques, et ce dimanche nous plonge dans l’univers de la tentation. La tentation est une mise à l’épreuve. Dieu la permet car, comme nous le lisons dans ce passage, il pourrait nous y conduire par son Esprit. C’est le tentateur, le malin ou le démon ou encore le diable qui nous tente. Parmi les choses frappantes dans la page d’évangile, relevons en quelques-unes après la conduite par l’Esprit pour être tenté.
Le tentateur adapte et connaît celui qu’il veut faire chuter. Il appelle Jésus insidieusement « Fils de Dieu ». Cela suggère que toute tentation revient à exprimer qui nous sommes vraiment, enfant de Dieu ou contre notre Père céleste. Une autre réalité frappante dans le passage que je ne vais pas interpréter, est l’usage de la Parole de Dieu par le diable. Il connaît mieux la Parole de Dieu que nous. Il reconnaît le Fils de Dieu et l’affirme pour piéger ce même Fils. Il connaît la Parole de Dieu et peut la citer au Fils de Dieu même. Cette dernière remarque frappante indique que la connaissance de la Parole de Dieu ne suffit pas. La citer ne suffit pas. En effet sans la foi, l’amour et l’obéissance à Dieu, la connaissance de sa Parole est nécessairement source d’égarement et de perdition.
Jésus est donc conduit au désert par l’Esprit afin de commencer sa mission comme Moïse et Elie. Pendant quarante jours, comme les personnages illustres, il se montre Fils de Dieu dans le jeûne et le combat spirituel. Dans ce milieu hostile où tout manque, Dieu devient le seul recours. Ses moyens deviennent les seuls patents, non seulement pour s’élever spirituellement vers lui mais aussi pour venir à bout des épreuves et des tentations. Vous comprenez que je vais donc présenter les tentations en rapport à cette concentration sur Dieu. Nous allons donc méditer les épreuves de Jésus au désert, juste au début de son ministère, comme accomplir sa mission sans Dieu et sans les moyens qu’il propose. J’appelle cette épreuve le « s’occuper de soi ».
Dans une société qui nous presse et nous oppresse, « s’occuper de soi » est devenu un mot d’ordre pour se désengorger, se libérer, souffler un ouf de paix et se retrouver. S’occuper de soi, si beau soit le projet, est pourtant le socle suivant lequel je souhaite relire les tentations.
La première tentation est le murmure du manque. Je disais au cours d’une méditation que le chemin de l’humilité passe par l’humiliation qui vient des autres. De même le manque de ce qui ne nous importe pas n’est pas vraiment un manque. Le manque, quand il nous importe, est vraiment une réalité traumatisante. Notre univers semble s’effondrer quand notre attention bute sur l’incapacité de satisfaire un manque quel qu’il soit. Et là, entre en jeu l’esprit tentateur. Il grossit le manque, le démontre insurpassable, et il nous amène à murmurer contre Dieu. Pour être plus concret, le pain qui symbolise nos besoins signifie aussi nos manques. Que de fois ne nous convainquons-nous pas de manques de toutes sortes. Quand le sentiment du manque dépasse le murmure, il aboutit au besoin de le satisfaire à tout prix. Et parfois la satisfaction de ce que nous avons défini comme manque devient un besoin vital que nous appelons s’occuper de soi. Je cours pour mes besoins, je dois réaliser ceci ou cela. Et nous effaçons Dieu pour satisfaire nos manques. Jésus, en refusant d’utiliser son pouvoir divin pour manger, rappelle que l’homme ne vit pas seulement de pain. Il nous confirme que la poursuite de la satisfaction de nos manques rejette Dieu à une place secondaire. Il nous rappelle que s’occuper de soi, si juste soit-il, nous éloigne de Dieu, de l’écoute de sa Parole et de l’obéissance à ses préceptes.
Jésus est emmené au désert par l’Esprit pour y être tenté.
La deuxième tentation en lien avec le « s’occuper de soi » est la mise à l’épreuve de Dieu. Tenter Dieu dans ce sens, c’est le mettre au défi d’intervenir de façon extraordinaire pour arranger nos difficultés. Quand donc nos difficultés, nos soucis, nos problèmes ne sont pas résolus ou satisfaits, Dieu a tort, il n’est plus Dieu, il n’est plus amour. C’est du chantage affectif, c’est de l’extorsion spirituelle sur le mode de la bonne apparence religieuse. Le tentateur dit « jette-toi en bas », sois déraisonnable, crée une situation et force Dieu à t’aider : ce que tu fais et dont tu es responsable ; tu pourras lui demander de te sauver sans aucun effort. Dieu n’est-il pas ton Père ? N’est-il pas Amour ? Vous voyez bien que c’est malsain ! Et pourtant dans le « s’occuper de soi », ce ne sont pas seulement nos prières qui se concentrent sur nous-mêmes. Jusqu’à nos irresponsabilités, nos inactions coupables, l’auto-dédouanement deviennent des moyens de contraindre Dieu à se plier à nos désirs d’enfant-roi.
La dernière tentation à laquelle l’Esprit laisse Jésus être soumis est celle de troquer Dieu et sa gloire pour un pouvoir et une valorisation terrestres. Le « s’occuper de soi » revient ici à se construire une idolâtrie intermédiaire qui satisfasse aux justes ambitions de cette vie. Comme Jésus a choisi d’être humble, de tout laisser, de faire passer la volonté de Dieu en premier, de prioriser l’amour de Dieu au détriment de l’amour de soi, le tentateur lui présente le chemin du succès en ce monde. Lui le prince de ce monde indique à Jésus le pouvoir qui est le sien. Il lui indique un chemin propre à ce monde pour réussir. Il lui demande de se prosterner simplement ; un geste banal. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Ce n’est qu’un petit péché, ce n’est qu’un geste banal. Ce n’est qu’une légère absence ! Oui mais le positionnement, soit partiel, soit petit, d’une autre entité à la place de Dieu en vue d’être valorisé en ce monde, prouve que l’on échange si facilement Dieu, sa place, ses commandements, sa gloire et son autorité contre toutes sortes d’idoles devant lesquelles nous nous inclinons pour obtenir une valorisation et une célébrité éphémères. Pour « s’occuper de soi », avoir une vie qui fasse envie, on est parfois prêt à sacrifier Dieu lui-même sur l’autel de nos ambitions.
Frères et sœurs dans le Christ, « s’occuper de soi » est une bonne chose ! mais ne laissons pas le malin l’utiliser pour nous éloigner de Dieu. La diversion qu’il pourrait user en ce temps de carême est mise à nu par Jésus. La victoire du Seigneur sur lui au début de sa mission augure notre victoire à nous aussi au début de ce carême. Prenons le chemin de l’obéissance à Dieu, utilisons les ressources de notre amour pour lui et travaillons avec ses moyens mis à notre disposition par Dieu, œuvrons à être juste vis-à-vis de lui.
Amen !