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Homélie pour le 3ème Dimanche de Pâques - année A - 2026

par l'abbé Gad Aïna

Frères et sœurs dans le Christ,

 

Les « Disciples d’Emmaüs » constitue une belle et longue page d’apparition du ressuscité. Intéressons-nous aux disciples. Le premier, Cléophas, le seul dont le nom nous est donné, nous renvoie au culte et à la célébration. κλέω signifie vanter, célébrer et φάς, φᾶσα, φάν, participe présent de φημί signifie dire. Le nom du premier disciple qui semble être l’interlocuteur privilégié a pour sens célébrer en disant. Cette appellation de Cléophas nous introduit dans une lecture cultuelle du passage que vous connaissez bien. Revenons au deuxième disciple. Luc ne dit pas si c’est une femme, ce qui ferait d’eux un couple. Il ne dit pas non plus que ce disciple est un homme. Chacun de nous peut donc s’assimiler à lui : nous, dans l’incognito, et représenté par le disciple innommé, marchant avec ce que nous dit la célébration, pour rencontrer Jésus ressuscité.

 

Cette lecture cultuelle a été effectuée par le pape Jean-Paul II qui, en méditant ce passage dans Ecclesia de eucharistia vivit, nous a permis de voir les deux parties importantes de la messe : la première partie où le peuple de Dieu se rassemble avec ses peines et ses espoirs, moment pendant lequel Dieu s’approche, le reçoit et le nourrit de sa Parole. Les Ecritures sont expliquées à partir de Jésus qui en révèle le sens et en éclaire la compréhension à partir de Pâques ; la deuxième partie où Jésus semble s’éloigner et nous le retenons par l’acte du sacrifice qui actualise sa présence, le repas de la Cène qu’il pose au milieu de nous par le prêtre. Enfin, quand nous l’avons reconnu, alors même que nous ne pouvons plus le voir physiquement, il est présent en nous. Puis nous le portons dans nos témoignages de sa résurrection et de sa présence jusqu’à la fin des temps.

 

Cette lecture avec cette clé d’interprétation nous donne de revisiter chaque célébration eucharistique comme un acte posé par Jésus. Dans l’assemblée, c’est lui qui nous enseigne ! C’est lui qui prend le pain, dit la bénédiction et le donne ! C’est encore lui qui se fait reconnaître à nous ! C’est enfin lui qui nous porte sur le chemin du témoignage ! La présence centrale de Jésus, alors même qu’on ne le voit pas, qu’on ne le reconnaît pas, alors même qu’il rejoint, par derrière comme un pasteur, pour conduire progressivement sur le chemin de sa connaissance et de sa reconnaissance, est frappante dans le texte. Les disciples connaissent Jésus. Ils l’ont vu. Ils l’ont écouté mais il n’est plus là puisqu’il est mort et que son corps a disparu. Mais cette connaissance ne suffit pas pour entrer dans la reconnaissance du ressuscité. Je voudrais donc vous proposer trois actions que Jésus pose à l’endroit de ses disciples que nous sommes, pour qu’à travers l’Eucharistie, nous puissions le reconnaître. 

 

Jésus a posé trois gestes qui concourent à ouvrir le cœur, l’intelligence et les yeux. 

Le premier geste que Jésus pose quand il entend les plaintes et les doutes de ses disciples est de les qualifier d’hommes sans intelligence. Ils ont certainement une intelligence des choses de ce monde ou de certaines choses mais ils ne possèdent pas l’intelligence, la possibilité de lire, de recueillir et de rassembler, dans les événements qu’ils ont vécus, le mystère de la personne de Jésus. Quand il le dit, le Seigneur aussi parle d’un autre niveau de l’être humain : cœurs lents à croire. Le cœur est aussi un lieu de connaissance du ressuscité et il touchera leur cœur, c’est le deuxième geste. Le troisième geste que Jésus pose à la fraction du pain et que Luc  nous relate, est qu’il leur ouvrit les yeux : leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ! 

 

À la fin du passage, sur le chemin de retour, les deux disciples disent : « notre cœur n’était-il pas brûlant quand il nous parlait tout au long du chemin. » Jésus, pour ouvrir le cœur de ses disciples adopte des attitudes pleines de sens. Il se rapproche d’eux, il est présent à eux, il les écoute, il marche avec eux, et il leur parle de lui. Cette présence continue du Seigneur se révèle d’une importance particulière pour nous quand il dit avant son Ascension : « Je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ». Comme pour les disciples d’Emmaüs, Jésus est présent à nous, il nous mène. Bien que nous le voyions, bien que nous en fassions l’expérience, souvent notre cœur est loin d’être touché ! Notre cœur ne brûle pas de ce feu du Ressuscité, feu qu’il essaye de nous transmettre par sa parole et par son eucharistie.

 

La suite du récit montre Jésus qui apparaît aux disciples pendant que les deux d’Emmaüs racontent leur expérience, et ouvre leur intelligence pour qu’ils comprennent les Écritures. Cela nous permet de saisir qu’il y a deux étapes ; la première, que nous avons écoutée le long de cette page : Jésus a pris et expliqué ce qui le concernait dans la Loi et les Prophètes. Nous y remarquons l’écoute et l’explication de la Parole. Nous y remarquons aussi le lien pour y découvrir Jésus et ce qui a rapport avec lui. Mais cette écoute longue, minutieuse et enrichissante n’est qu’une étape. La deuxième est bien sûr la grâce que Jésus lui-même accorde pour que nous puissions entrer en profondeur dans son mystère par la Parole. Ainsi seulement nous possédons cette intelligence.

 

Je reviens brièvement sur les yeux avant de finir par les intentions de prière. Le phénomène de l’ouverture des yeux est paradoxal. Les disciples voient Jésus mais ne le perçoivent pas. Ils le voient à travers la Fraction du pain, mais quand ils le reconnaissent,  il n’est plus là. Leurs yeux s’ouvrent au corps spirituel de Jésus ressuscité mais ils ne le voient plus de leurs yeux de chair. Jésus ressuscité qui apparaît cède sa place à l’eucharistie qu’il accorde à son Eglise. Alors même qu’on ne le voit pas et qu’on pense qu’il est absent, c’est dans l’eucharistie qu’il ouvre nos yeux pour qu’on le reconnaisse et qu’on accepte qu’il soit présent avec nous et qu’on peut voir de nos yeux de chair le ressuscité dont la perception est désormais devenue subtile.

 

Nous sommes invités donc à revoir la célébration eucharistique comme un lieu où Jésus vient à notre rencontre, où il nous dit son nom. Nous le découvrons, nous le comprenons, nous le voyons. Nous sommes invités à cheminer dans la foi afin d’ouvrir nos intelligences, nos cœurs et nos yeux pour percevoir, sous le voile de la célébration, Jésus ressuscité qui est toujours avec son Église assemblée. Demandons la grâce d’une ouverture des sens, surtout les yeux, d’une ouverture de l’intelligence, d’une ouverture du cœur pour le reconnaître sur le chemin, dans le partage de sa Parole et dans le Pain partagé et surtout demandons la grâce de contaminer, au feu de notre témoignage, tous les cœurs froids et éteints qui espèrent une lueur pour se relever !

 

Amen